Les Camerounais de Cannes

Une vie d'audace

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Au moment où s'est achevé le forum de la diaspora camerounaise le 30 juin 2017 au palais des Congrès de Yaoundé, j'ai voulu partager un article que j'ai rédigé en 2014 sur la communauté camerounaise de Cannes. Je suis allée toucher du doigt leur réalité et recueillir leurs suggestions pour le développement du pays. Voici leur histoire.

Ils vivent dans la cité balnéaire du Sud de la France depuis plusieurs décennies. Venus tirer leur épingle du jeu du succès de la localité et avoir une vie dorée. Ils ont, chacun, connu des fortunes diverses. Mais une seule chose est restée constante en eux : l’amour de leur patrie, le Cameroun.

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Mus par une même envie, ils ont fait le déplacement du Village du festival de Cannes. En ce 20 mai 2014, l’émotion se lit sur leurs visages, lorsqu’ils franchissent la baie vitrée du pavillon du Cameroun. La brise fraîche de cette fin d’après-midi ne freine pas leur motivation. Aujourd’hui, ensemble, ils sont venus célébrer la fête de l’Unité, autour de Justin Tousside, l’initiateur de l’idée, de tous les «frères» venus prendre part à la 67è édition du festival de Cannes. La délégation des compatriotes de Nice est présente. Miss Cameroun France est là. Des amis journalistes et cinéastes (Moussa Touré, réalisateur sénégalais, Keita, réalisatrice malienne) ont été conviés aux festivités. Un bonus pour tout ce beau monde : la présence du chef de département cinématographie, au ministère des Arts et de la Culture, Joseph Lobé [aujourd’hui appelé à d’autres fonctions au Mintad, Ndlr], à qui échoira la responsabilité de prononcer le discours de circonstance. Le toast est levé. Le champagne coule à flots. Sur la table, les mouchoirs portent les couleurs du pays. Des mets du terroir agrémentent les palais. On déguste tout dans la bonne humeur. La chaleur des retrouvailles est perceptible chez ceux qui se sont perdus de vue depuis un bon moment. «Ah tu es là Annette ?! Tu vas bien ? Qu’est-ce que tu deviens ?», s’enquiert Pauline, la cinquantaine, en voyant arriver la jeune dame. Justement, elle est doublement heureuse en ce jour, Annette. Ce matin, elle a décroché son diplôme d’aide-soignante. Avec ses fils David et Ruben, elle a décidé de le célébrer dignement. La joie est donc au-rendez-vous pour tous.

Sur ce bout de pavillon, enveloppés par l’air marin, les «Kamers» ont l’impression d’être au pays. Certains discutent en langues bassa, bulu. D’autres s’essayent au «camfranglais» [argot local, Ndlr]. Chose curieuse, leur accent n’a pas pris une ride.

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La solidarité comme socle

Marie, résidant à Cannes depuis trois décennies est heureuse de nous annoncer qu’elle n’a d’ailleurs pas changé de nationalité, pour garder son authenticité et son attachement à sa chère patrie. A Cannes, elle gagne bien sa vie comme le reste des compatriotes. Des compatriotes qui exercent dans les domaines culturels, médicaux, et de restauration. Olivia Ervi, fashion Designer, fait la fierté de la communauté. Avec son audace de venir tutoyer les grands noms de la haute couture qui ont des enseignes sur la Croisette, elle a montré «qu’impossible n’est pas camerounais». Ses créations, ici, font l’unanimité en termes de qualité. Beaucoup regrettent son absence à la fête à cause du cancer qui la frappe. Un autre camerounais qui suscite de l’admiration de ce côté, c’est Basile Eitel Ngangue, le président du festival du film panafricain de Cannes.

La communauté camerounaise de Cannes est constituée d’une cinquantaine de membres. Nous n’avons pas pu obtenir des statistiques exactes parce que certains préfèrent faire cavaliers seuls. Ce qui chagrine assez la présidente de l’Association  de solidarité du Cameroun de la Côte d’Azur (Asocca). Néanmoins, le petit noyau formé se montre solidaire dans la tristesse comme dans la joie. Il participe à des projets sociaux et humanitaires (scolarisation de la jeune fille, construction de forages dans certains villages) au pays.

Mais pourquoi ont-ils choisi de mettre pied à terre sur la Croisette ? La majorité explique que le climat a été un élément décisif. Il fait beau toute l’année, un peu comme au pays. Ensuite, la notoriété de la ville où le business est florissant. Quand on est brave, à Cannes, on trouve son compte. La bravoure est la qualité qui manque le moins aux Kamers d’ici.

G-Laurentine Eyebe Assiga, à Cannes

 

ZOOM

Basile Eitel Ngangue

Le Suquetant prince de Deïdo

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Résidant le Suquet, il a réussi à s’intégrer et préside depuis onze ans aux destinées du Festival du film panafricain de Cannes.

15 ans. C’est le temps qu’il a mis à Cannes. Quinze longues années. Des années difficiles, mais palpitantes. Palpitantes par l’accueil qu’il a reçu dans cette contrée qu’était Cannes à l’époque. Sans son effervescence d’aujourd’hui. Et c’est dans le Suquet, alors petit village, voisin de la Croisette (à 3mn à pieds) qu’il a posé ses valises. Des années palpitantes aussi par sa passion qu’il a réussie à vivre ici, pleinement : le cinéma. «Je suis dans un monde ouvert, dynamique. C’est un endroit où on a envie de créer, de faire des choses. Mais, je n’ai pas oublié mes origines. Je suis riche de cette Afrique qui m’a vu naître. Cette énergie spirituelle ne me quitte pas, même si je me considère comme un citoyen du monde. Dans le cinéma, il faut être créatif. Depuis 2004, j’ai lancé le festival du film panafricain de Cannes et j’ai vu le travail de la nouvelle génération de réalisateurs. Ils font le cinéma qu’ils aiment sans complexe, dans une totale liberté. L’Afrique a son mot à dire dans le 7è art», confie-t-il.

Panafricaniste engagé, il ne renie pas son métissage culturel. Le festival qu’il dirige, en plus de l’association Nord-Sud Développement créée en 2006, lui permet de garder les pieds dans l’énergie africaine. Une Afrique, berceau de l’humanité, qui ne peut éclore, selon lui, que si tous ses fils ont un même cœur. A Cannes, il garde ce continent et toute la race noire dans les mémoires à travers son festival rendu à sa 11è édition cette année.

Au Suquet, où il réside, Basile Eitel Ngangue a conservé les valeurs du partage, de la solidarité, de la communion reçu de ses ancêtres Deïdo. Ces valeurs l’aident à assumer ses fonctions de président de l’association  village du Suquet [équivalent à chef de quartier, Ndlr]. «Lorsque je suis arrivé à Cannes, j’ai rencontré Mme Michèle, qui est pour moi ma mère adoptive. Les gens s’apprécient dans ce village-là. Chez nous, on ne peut pas mourir de solitude. Lorsqu’on sort le matin, on croise quelqu’un qui vous dira bonjour. Il y a des voisins qui se parlent et qui se rendent service… Bref, il y a toutes les petites émotions qu’on a dans un village». Ici, il est heureux. Sans quitter ses vêtements blancs, comme pour constamment attirer l’énergie positive, la lumière en lui. Très spirit, Basile, la cinquantaine entamée, dreadlocks sur la tête, sait que l’état d’esprit, la volonté, sont des catalyseurs puissants pour transformer son environnement.

G-Laurentine Eyebe Assiga, à Cannes

 

Leur avis

 Annette Moussengue Bagal, aide-soignante

Annette

«Je réussis à m’en sortir»

«Je suis en France depuis 1999. Je suis maman de deux enfants, David, 5 ans, et Ruben, 3 ans. En venant ici, mon père m’a dit quelque chose qui me sert encore aujourd’hui comme ligne directrice : «On sait d’où on vient. On sait où on va. Mais, on ne sait pas ce qui nous attend». Ma mère vit à Paris avec ma sœur Aurelienne. Ici, à Cannes, je suis seule. Nous, Camerounais, la solidarité nous manque souvent. Parfois, certains compatriotes n’hésitent pas à casser du sucre sur le dos des autres. Néanmoins, l’éducation reçue de mes parents, qui m’ont enseigné l’honnêteté, la justice, me permet de vivre ici sans envier les gens. Je me contente de ce que je reçois. Je n’ai pas fait de grandes études. J’ai compris en arrivant ici que j’étais dyslexique. J’ai commencé à travailler dans une maison de retraite où j’ai rencontré le père de mes enfants. Il était juif et médecin. Il m’a demandé de me convertir dans sa religion si je voulais faire ma vie avec lui. Je n’ai pas accepté. Il m’a fallu me résoudre à me prendre totalement en charge. J’ai bénéficié de l’appui des amis centrafricains pour trouver un logement. Je n’ai pas baissé les bras. J’ai entamé une formation d’aide-soignante qui vient de se solder par un diplôme. Je réussis à m’en sortir.»

 

Mary, présidente commission sociale de l’Asocca

Mary

«Que nos frères se fassent voir»

«Je vis à Cannes depuis 34 ans. Originaire de Bamenda, j’y suis venue toute jeune. Je venais de me marier. J’ai laissé derrière moi, ma mère, ma famille, mon beau pays, le restaurant que j’avais ouvert. J’avoue, partir a été difficile. Lorsque je suis arrivée à Cannes, je voulais rentrée, parce que mon pays me manquait. Mon mari et moi étions venus pour trois mois. Malheureusement, je suis tombée enceinte. Le séjour a été prolongé jusqu’à mon accouchement. Un autre bébé est arrivé deux ans plus tard. Du coup, nous sommes restés. Je précise que mon mari est Camerounais. L’intégration est difficile pour ceux qui n’ont pas de papiers. Raison pour laquelle, nous invitons tous nos frères à se faire connaître, à venir aux réunions, même s’ils ne versent pas le taux de cotisation exigé. Notre souci est de venir en aide à tous les Camerounais de la Côte d’Azur.»

 

 

Ngo Nyounai, co-fondatrice de l’Asocca

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«Nous travaillons tous pour le Cameroun»

«Je dis aux frères, unissons-nous. Nous travaillons tous pour le Cameroun. A plusieurs, on peut beaucoup. L’union fait la force. Cela contribuera à avoir une communauté plus dense, plus dynamique et pourra nous permettre de mieux établir les doléances que l’on peut présenter à certains donateurs pour la réalisation des projets ici et au pays. En 2012, par exemple, nous avons fait des repas de bienfaisance, offerts aux populations, lors des inondations qui ont frappé le Nord du pays. On a délégué Mme Nicole Messi qui est allée remettre l’aide. Elle était accompagnée du préfet de Garoua de l’époque. On est également venu en aide aux élèves de Bipindi. On a acheté des livres, des cahiers et des sacs et nous avons donné de l’argent. Nous avons eu à rapatrier beaucoup de personnes décédées.  On ne restera jamais insensibles aux problèmes des Camerounais. Tant que nous pourrons aider, nous le ferons toujours.»

Propos recueillis par G-L.E.A, à Cannes