60 ans de carrière et toujours inspirant!

Manu Dibango (2)

Le vendredi 29 juin, le célèbre saxophoniste camerounais était à Abidjan pour un moment unique.  Dans le somptueux cadre de l’Hôtel Ivoire, il fêtait ses noces de diamant professionnelles. Il a tenu à retrouver les vibes de la capitale ivoirienne où les mélodies sorties de son saxo ont enveloppé la radio-télévision ivoirienne dans les années 1970. Samedi 30 juin, il a été reçu en audience par le Président Ouattara (il doit déjà avoir l'habitude manu! Il en a déjà serrées des mains de tant persionnalités influentes de ce monde). Mais au bout de six deccenies de carrière, ne s'essouffle-t-il pas? s'interrogent certains. Je vous fais découvrir l'homme dans sa quintessence dans cette interview qu'il m'a accordée en mai 2017. Mais avant, plantons le décor.

Audience

Qui y croirait ? Certains le trouveraient suffisant. Un tantinet hautain devant les réponses qu’il donne lors de certaines interviews. Lire Manu Dibango au premier degré serait loupé la quintessence de sa personnalité. Un homme sage, qui parle parfois en parabole, comme un patriarche.  Normal, plus de 80 ans d’existence sur terre, c’est une sacrée expérience. On a en a vu de toutes les couleurs ou presque. Et Manu n’a pas échappé à cette loi de la vie. Pour atteindre les sommets et s’y maintenir, il a dû rouler sa bosse. Des déconvenues, il en a connues. Des jours sans ont jalonné son parcours. Comme ses vivres coupées en 1956 par son père, lorsqu’il échoue la deuxième partie du Bac en France. Ou encore les échecs constants de ses initiatives commerciales. On pourrait citer également le décès en 1995 de son épouse ancien mannequin Coco. Des jours avec le renforcent dans sa quête de l’excellence, dans la passion qui est depuis six décennies son métier : la musique. Une musique tournée à la sauce Manu : somme des influences, de plusieurs courants qui font une identité propre au père de «Soul Makossa». Le jazz, le fils de Ruth et Michel Dibango l’a apprivoisé. Lui injectant des sonorités de Yabassi, du Cameroun.

Hors scène, le porte-flambeau de la world musique, premier disque d’or d’un artiste africain aux Etats-Unis, est un heureux père et papy. Ses quatre enfants, Michel, Georgia, Marva et James font sa fierté. Tout comme les multiples autres qu’il a adoptés dans la musique de par le monde. A la faveur du nouveau projet qu’il met en scène : «Renaissance musicale camerounaise, il était une fois le Makossa», le saxophoniste au crâne rasé a accepté d’effectuer un petit voyage exclusif dans sa vie avec moi.

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Bonjour et merci Manu de répondre à nos questions. Nous allons parler de l’homme, de l’œuvre et de ses perspectives. Manu Dibango, instrumentiste de renommée internationale, vous vous lancez dans une nouvelle aventure artistique : l’écriture et la production d’un film documentaire : «Renaissance musicale camerounaise, il était une fois le Makossa». Pourquoi ce virage ?

Ce n’est pas un virage. Je reste au service de la musique. J’ai conscience qu’il y a un vide sur la mémoire des musiques urbaines du Cameroun. J’ai commencé par écrire mon propre parcours. Et dans toutes ces aventures, je suis avec mon acolyte et petit frère Gaston Kelman. Je pense qu’il faudrait laisser aux générations futures des jalons, une base, afin qu’elles poursuivent le travail. Ceci vaut pour tous les arts et métiers. Alors, il est ici question de décliner sous forme de livre et de film, toutes les musiques urbaines du Cameroun : il était une fois le Makossa, puis, l’Assiko, le Bikutsi, le Mangambeu, le Bol…

Quand on entend : «…il était une fois…», on penserait à un conte, à l’histoire d’un vécu lointain. Pensez-vous que le Makossa se meurt pour motiver un tel projet ?

«Il était une fois», c’est la porte d’entrée dans un monde merveilleux, dans une épopée. Et je pense que l’histoire des musiques urbaines du Cameroun, leur apparition, leur parcours, sont comme des épopées. J’aime bien cette façon de présenter les choses. Si vous avez lu «Balade en saxo», mon livre de mémoires, il démarre par «Enguinguilayé !» Vous retrouverez cette expression dans mes chansons. C’est en ma langue maternelle, l’équivalent d’il était une fois. C’est ainsi que nous démarrions les contes de mon enfance.

N’avez-vous, cependant pas l’impression qu’il faudrait peut-être aussi se focaliser sur la formation des jeunes artistes, afin de garantir la pérennisation de ce rythme ?

Je ne sais pas qui vous mettez derrière ce «il faudrait». Vous pouvez utiliser la formule consacrée : «y’a qu’à». Je ne suis ni chargé de culture, ni ambassadeur. Je suis Manu Dibango. Et modestement, je fais les choix que je peux réaliser.

Le Makossa, c’est une histoire qui date de plus de 50 ans. Un cinquantenaire qui a subi de nombreuses influences. N’est-il pas un peu tard pour activer une prise de conscience générale ?

Croyez-vous vraiment que cinquante ans pour raconter l’histoire d’un art, c’est trop ?   Quand a-t-on commencé à activer les prises de conscience de tel ou tel rythme dans tel ou tel pays ? J’ai envie de mener ce travail sur les musiques urbaines camerounaises. Pour moi, c’est le bon moment.

En 2013, avec Gaston Kelman, vous avez livré votre parcours dans un ouvrage autobiographique : «Balade en saxo dans les coulisses de ma vie». L’écho n’a pas été suffisamment fort pour que vous vous engagiez dans un autre projet d’écriture aujourd’hui ?

«Balade en saxo…», c’est mon histoire. «Il était une fois…» c’est l’histoire d’un rythme nommé Makossa, comme première étape de la mise en forme de l’histoire des musiques urbaines camerounaises. En d’autres termes, c’est la même recherche qui se poursuit.

Peut-on considérer que Manu Dibango veuille déjà tirer sa révérence ? Est-ce un au revoir que vous dites à ce public qui vous a tant apprécié ?

Les mémoires des musiques urbaines sont une étape d’un travail que je voudrais faire. Ce n’est pas une étape dans ma musique.

 

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Manu Dibango, c’est tout de même huit décennies dont six consacrées à la musique. Le premier artiste africain disque d’or aux Etats-Unis a-t-il des projets en perspective musicalement parlant (album) ?

Je suis un artiste et des projets, il y en a toujours.

A plus de 80 ans, a-t-on encore l’énergie nécessaire pour parcourir le monde pour des spectacles ? Comment vous organisez-vous ? Comment rythmez-vous votre vie ?

Pour l’énergie, vous pouvez suivre mes déplacements sur mon site. Pour l’organisation, voyez cela avec mon manager.

Quand vous jetez un coup d’œil en arrière, vous dites-vous que vous êtes un sacré veinard au vu de votre riche et brillante carrière ?

Je ne suis pas un sacré veinard. Je fais consciencieusement mon travail. Peut-être ai-je une bonne étoile. Mais je pense que j’ai  dû travailler dur  pour trouver ma place au soleil. Les appréciations, ce n’est pas à moi de les faire.

avec Ray lema

Qu’aimeriez-vous changer dans votre vie, si vous en aviez l’opportunité ?

Je n’en aurai jamais. Alors, à quoi bon ?! Et pourquoi aurais-je envie de changer quoi que ce soit ?! La vie est un ensemble. On accepte tout. Si je devais recommencer mille vies, comme pour toute vie, il y aurait des hauts et des bas.

Pensez-vous avoir encore des choses à apporter à votre communauté, au monde ?

Oui, je le pense. Je fais des concerts. Je suis invité ici ou là pour telle ou telle œuvre. Je suis sur le projet «Renaissance Musicale Camerounaise» qui, j’espère, rencontrera l’adhésion du plus grand nombre.

Comment vous voyez-vous dans cinq ans ?

Je n’aurai pas changé de nom. Je n’aurai pas des cheveux blancs… je n’en ai pas.

Si vous aviez un regret, ce serait lequel ?

Je n’en ai pas, hélas !

Votre plus beau souvenir

Il est permanent, mon beau souvenir. C’est d’être là, avec vous, les jeunes générations, et toujours en activité.

Vous avez été nommé Grand témoin de la Francophonie pour les Jeux olympiques et paralympiques de Rio 2016. Parlez-nous un peu de cette expérience ?

Un nouveau défi, que j’espère avoir relevé. Une nouvelle expérience et de plus, très enrichissante avec des rencontres d’un autre type. Le musicien sort de son registre habituel et va vers d’autres sphères, celles de l’ambassadeur d’une cause, d’une institution.

Quand on est grand artiste comme Manu Dibango et qu’on a rencontré des personnalités de grandes renommées, qu’on a remporté un procès face au King de la Pop, rêve-t-on encore ? Si oui, de quoi ?

La vie n’est pas un rêve. Je n’ai jamais rêvé éveillé. Je ne vais pas commencer aujourd’hui.

La célébrité ne vous a-t-elle apporté que du bien dans la vie ? A cause de vos déplacements, par exemple, l’éducation de vos enfants a-t-elle était difficile ?

Rien n’est facile. Rien n’est jamais acquis.

Quel souvenir voudriez-vous qu’on garde de vous ?

Ce qu’on veut ! De toutes les façons, je ne serai plus là. Alors, commencer à me faire du souci sur ce qu’on pensera de moi après…

médaille à paris

Un mot à l’endroit des jeunes qui veulent faire carrière dans la musique

Je vous en donne deux pour le même prix : Le travail ! L’humilité. J’ai lu le titre du recueil de poèmes d’un auteur sénégalais. Il a écrit, «les poètes meurent aussi». C’est un ami à Gaston [Kelman, Ndlr], il s’adressait aux jeunes poètes, qui, quand ils ont commis un recueil, ne se sentent plus…

Si vous étiez un animal, vous serez ?

Je suis un animal ! Je suis Njokè, l’éléphant et ma trompe c’est mon saxo.

En dehors de la musique, quelles autres passions avez-vous ?

Les arbres, je suis Njokè, le prince de la forêt. J’aime la nature. J’aime beaucoup le sport… assis devant la télé.

S’il fallait recommencer votre vie, seriez-vous toujours le grand saxophoniste ?

Je ne peux pas vous le dire maintenant. Rendez-vous dans une autre vie. Ce que je peux dire, c’est que je suis curieux. Alors, je pense que je ferais autre chose. Peut-être, je serais un écrivain chinois ou un peintre indien. En un mot, je serais là où la vie me situerait.

Merci Manu Dibango de nous avoir accordé cet entretien.

On est ensemble. En do ou en mi bémol…

Propos recueillis par G-laurentine ASSIGA

 

 

Ce qu'ils pensent de Manu Dibango

 

Jay Lou Ava, guitariste

«C’est une vraie bibliothèque vivante»

«Manu a réalisé le plus dur chez un artiste : trouver son propre style, sa propre griffe, s’imposer mondialement, et faire une longue et riche carrière, tout en suivant l’évolution de la musique. C’est un artiste qui aime le beau, et qui est attaché à la musicalité et à ses petits détails. L’homme Manu est un homme avenant qui vous accueille toujours avec un grand sourire. C’est aussi une vraie bibliothèque vivante, le fait d’avoir traversé le temps et les styles fait de lui la mémoire vivante de notre musique. J’aime beaucoup parler avec lui, car, il en sait des choses. Il a aussi dopé beaucoup d’entre nous, vu qu’il est un modèle pour beaucoup d’artistes camerounais et étrangers.»

 

Pierre Cherruau, romancier et journaliste français, ancien rédacteur en chef de SlateAfrique magazine

«C’est un intellectuel»

«C'est un artiste très accessible, très humain. Très agréable à interviewer. C'est non seulement un grand musicien, mais aussi un intellectuel qui parle avec beaucoup d'intelligence de sa musique et de celles des autres aussi. Il donne l'impression d'avoir un peu tout vu et de faire preuve d'un grand recul, ce qui l'aide à produire des analyses d'une qualité certaine.»

 

Sissy Dipoko, chanteuse, ancienne choriste de Manu Dibango

«C’est un digne représentant de son pays dans le monde»

«"Tonton Manu" est mon mentor et je lui dois ce que je suis dans la musique, notamment l'école de la Musique... Mon témoignage est empreint de tendresse et de reconnaissance. J'ai  été sa choriste et chanteuse pendant longtemps, et il m'a appris les rudiments d'un travail  bien fait et surtout professionnel. Manu est un «père» pour beaucoup d'entre nous! C'est un très grand musicien, digne représentant de son pays, le Cameroun, dans le monde entier. Grand instrumentiste, il touche à tout, c'est une Grâce qui n'est pas donnée à tout le monde. Tonton a travaillé dur pour être à son niveau, c'est un exemple pour la jeune génération, la moyenne et nous autres aussi. Nous devons le respecter et profiter de lui, pour apprendre encore et encore, car, plus il monte en grade plus, il est disponible et prêt à partager... Je pourrais écrire un livre sur lui, mais je laisse cet art à ceux qui savent le faire...RESPECT Tonton...»

 

Justin Bowen, ancien chef d’orchestre de Manu Dibango

«C’est un excellent musicien»

«Il n’y a rien à dire, c’est un grand. C’est quelqu’un qui a su gérer sa carrière avec une seule chanson : Soul Makossa. Ce n’est pas évident d’avoir son âge, sa santé et de continuer à jouer de la musique. Et de continuer à nourrir des familles. Il est polyvalent, il joue du piano, du sax, du vibraphone et très bien, je vous l’assure. C’est un excellent musicien et compositeur, ce qui ne court pas les rues. Moi je souhaiterais à tout le monde de faire une carrière comme la sienne. J’aimerais bien me retrouver à 90 ans à jouer du piano et faire le tour du monde. Ce n’est pas donné à tout le monde, donc : respect !»

 

Monique Mienje, collaboratrice

«Il sait apprécier ce qui est bien fait»

«J’ai simplement le privilège et l’honneur d’assurer la coordination d’un des multiples projets de Manu Dibango qui porte sur la restitution historique et la revalorisation d’une partie du riche patrimoine musical de notre pays. 

Pour le travail il est assez exigent sur la qualité. Il sait apprécier ce qui est bien fait.  Et pour moi comme pour l’ensemble de l’équipe du projet (Vincent Ndoumbé Douala, Bertrand Nanmy, Solange Aicha, Jean Blaise Mougnol et tous les autres), le fait de travailler pour le Grand Manu est sûrement source d’émulation, mais surtout à chaque étape un challenge à relever.»

Propos recueillis par G-Laurentine ASSIGA